Souvenir de soi enfant. Image sublimée, idéalisée de son soi présent. Transfert du moi sur elle… Freud a passé ses hivers à réfléchir aux relations mère-fille. Aujourd’hui riche en changements, y’a t-il un nouveau schéma mère-fille?
Dans la rue, des filles passent avec leurs mères. Même pas, même allure, même silhouette, même style, les unes trottent en Converse, les autres font balancer leur Jérôme Dreyfuss à bout de bras. Mascara noir et rouge à lèvres rouge, tandis que l’une affiche nonchalamment une moue boudeuse – modeuse, l’autre scrute méthodique et concentrée les vitrines de chez Ères. Une question se pose, qui est la mère, qui est la fille?
Être soi
Il y a encore peu de temps, le simple fait de sortir avec sa mère s’avérait ringard. Fossé générationnel, la mère et son ado buttaient contre leurs discordances. Aujourd’hui, la mère devient indispensable à sa fille et réciproquement. Le rejet mère-fille fait partie de l’histoire ancienne et les relations actuelles témoignent d’une réelle complicité, d’une compréhension mutuelle et d’un plaisir partagé à passer du temps ensemble. Au-delà d’être sur la même longueur d’ondes, un certain mimétisme simultané s’est installé. On se souvient toutes avoir un jour piqué un sac à main griffé à notre mère ou planqué son rouge dans notre vieux U.S mais on ne se rappelle pas d’avoir vu notre propre mère avec nos Converse aux pieds alors que nos filles oui ! On file dans leur placard et on leur pique sans complexe leurs pompes, leurs tee-shirts et leurs accessoires dès qu’elles partent au lycée, sans oublier de s’asperger d’Anaïs Anaïs… Régression? Pas du tout ! A peine un brin de légèreté et de joie de vivre !
L’influence mode
Zadig & Voltaire, Stella McCarteney, Bérénice entre autres, l’industrie de la mode joue un rôle non négligeable dans ce phénomène sociétal somme toute très bénéfique et si avant, se vêtir des frusques de sa mère semblait impensable, aujourd’hui partager sa garde-robe est preuve de bon goût, le reflet d’une parfaite compréhension, intégration des codes mode des pages des magazines. Au-delà d’être une cible commerciale, mères et filles sont devenues les bonnes élèves des créateurs. Robe polo, pulls cachemire à têtes de mort, tee-shirts et paires d’ailes strassés, baskets déclinées du 21 au 42, nos gosses retroussent les manches de leurs chemises à carreaux quand nous faisons un revers à notre treillis, Wayfarer noires sur le nez de chacune… Régression ? Toujours pas, seulement le goût partagé d’une mode qui nous ressemble-rassemble.
Un esprit rock’n'roll
Ni dociles, ni naïfs, les couples mères-filles sont des fashion victims consentantes qui s’assument et revendiquent leurs choix. Au-delà d’un copier-coller vestimentaire, on assiste à un comportement un tant soi peu rebelle. Quand l’une boude les différentes étapes de son évolution et passe sans mal de Oui-Oui à LOL, l’autre décide de mettre un terme au processus de vieillissement. Injections de Botox et marinière rassemblent finalement deux générations et respecte le vieil adage qui affirme que c’est dans la ressemblance qu’on s’assemble… Régression? Absolument pas. Une envie tout au plus de maîtriser avec les moyens qui nous sont proposés les signes que le temps nous impose. Pourquoi s’approprier la célèbre panoplie « serre-tête velours et veste matelassée » quand on peut enfiler ses leggings et ses motardes Free lance, se sentir jeune, belle, sexy et maman ?
Questions au psy, Loïc André, psychologue de l’enfant
Une mère ressemblant à sa fille et une fille ressemblant à sa mère, même attitude, même vestiaire… Qu’est-ce que ça vous évoque?
Spontanément, cela m’évoque un processus psychologique de croissance de la personnalité que nous appelons l’identification. Il se présente d’abord comme la reproduction des attitudes d’une autre personne. L’identification permet de comprendre ce qui se passe lorsque dans son développement, la jeune fille s’appuie sur l’image de sa mère pour construire progressivement sa personnalité d’adulte. Dans le « couple mère fille », ce processus semble aussi se dérouler dans l’autre sens, laissant penser que la mère se reconnait également dans l’image sa fille. L’identification fonctionnerait ici simultanément dans les deux sens. Cette question nous fait voyager dans l’espace et dans le temps et cela n’a rien d’étonnant. De même que les branches d’un arbre grandissent à mesure que ses racines s’enfoncent dans la terre, une question qui oriente notre regard vers l’avenir interroge simultanément notre passé.
